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Challenger


I/ CHALLENGER : LE RECIT

1. La genèse (novembre - décembre 2007)

L’Ecole Française de Poker, au-delà des cours sur les stratégies, les tactiques et les techniques du poker, tient à sensibiliser ses membres et élèves à un aspect crucial, mais trop méconnu : la gestion de son capital-jeu, ou bankroll.

A cette époque, je participe avec François Montmirel à la rédaction d’ un cours exposant l’importance du sujet, et nos recommandations en la matière.

Il est décidé d’illustrer ce cours avec une mise en pratique concrète, sous une forme à la fois pédagogique et vivante, facile à suivre et pouvant intéresser et convaincre le plus grand nombre.

Bruno Louÿ et François Montmirel me proposent un défi : me mettre en situation d’un joueur peu expérimenté, avec une mise financière minime à portée de toutes les bourses. Le défi consiste, à s’inscrire sur un site internet avec cette mise, jouer en respectant impérativement les règles, de façon à construire progressivement une bankroll plus conséquente.

Sont progressivement décidées les règles suivantes :

  • Jouer exactement dans des conditions standard, en s’inscrivant aux parties selon les pratiques du site, sans aucun privilège ni passe-droit,
  • Offrir une totale transparence, par des compte rendus systématiques et réguliers, incluant la liste exhaustive des parties jouées et horodatées,
  • Ne jouer qu’une forme de poker, celle la plus pratiquée et la plus formatrice pour les novices, les tournois Sit&Go en Hold’em No Limit,
  • L’effectuer en un temps limité, à la fois pour une meilleure visibilité des spectateurs, et pour augmenter la difficulté sportive de l’exercice.

Le détail des règles fixées a été publié dans mon article sur la stratégie du challenge.

Sont décidés les montants, $10 au départ, $1.000 comme objectif, et la durée, deux mois ou plutôt neuf semaines. Cette durée donnait un côté « feuilleton », en offrant aux intéressés la possibilité de suivre le défi, assister aux parties du challenger, et visualiser l’intérêt des règles de gestion de bankroll. Cette multiplication par 100 dans ce délai correspondait aussi à un ROI (Retour sur investissement) de 12 à 15%, soit une performance en Sit&Go que nous avons considérée ambitieuse, mais réalisable par un joueur expérimenté en la matière (je l’avais déjà réalisée sur plusieurs centaines de tournois).

Contact est pris avec mon site habituel de jeu, Everest, qui s’enthousiasme immédiatement pour le projet, et accepte de l’héberger. Everest offre également un suivi aisé en ouvrant un espace de son blog réservé au challenge EP.

Nous décidons de réaliser ce challenge au cours des neuf premières semaines 2008.

Le challenge a fait l’objet d’un suivi détaillé au fur et à mesure, par des articles hebdomadaires incluant des tableaux de marche, et une chronique quotidienne dans le cadre d’un blog, qui sera prochainement intégré au site de l’EFP.

Voici, avec un peu de recul, l’analyse des grandes étapes du challenge.

2. Le départ

C’était ce que nous redoutions le plus. En démarrant volontairement avec une bankroll basse, de $10, la règle de gestion de bankroll que je m’étais fixée m’autorisait au maximum une vingtaine de résultats négatifs avant que l’opération ne devienne quasi impossible.

Jouer avec des débutants, par définition inconnus et très imprévisibles, m’exposait naturellement à un risque élevé dès le départ. Beaucoup d’observateurs pensaient même le démarrage dans les délais impossible, et prédisaient un échec rapide.

Il est essentiel de préciser ici que le challenge incluait interdiction absolue de recaver ou insuffler de l’argent à un quelconque moment, ce qui change beaucoup de choses par rapport à une situation habituelle, où $10 ne sont pas considérés comme un pactole aussi précieux. De plus, l’accord avec Everest excluait l’attribution de bonus, dont bénéficie tout joueur, surtout disputant de nombreuses parties.

Et de fait, les trois premiers Sit&Go s’avéraient infructueux, ma bankroll passait à $7,80.

En une demi-journée, je me retrouvais à devoir multiplier non plus par 100, mais par 128 !

J’ai pu heureusement inverser la tendance, refranchir les $10 le jour même, et ne plus jamais revoir ces Sit&Go Aracar à $0,5. (Nota : Sur le site d’Everest, les tables sont désignées par des noms de villes qui désignent toujours une variante et un buy-in. Pour les Sit&Go en tables pleines, vous en trouverez la liste en partie II)

Un jeu solide dans ces conditions assure une progression assez régulière, et même d’amortir une mauvaise série en fin de deuxième semaine.

La semaine 3 verra une forte variance, puis une stagnation autour des $30. C’est au cours de la quatrième semaine que je quitterai définitivement cette zone de départ en passant les $50, légèrement en avance même sur la plan de marche idéal.

Ce fut pour moi un grand soulagement, tant je craignais de ne jamais pouvoir m’extirper dans les temps de ces sables mouvants. A noter que dans mon expérience personnelle précédente en Sit&Go, j’ai toujours eu de nettement meilleurs ROI aux buy-in supérieurs qu’à ces « petites » tables.

La gestion de bankroll avait en tout cas déjà joliment fait ses preuves, puisque j’avais changé plusieurs fois de niveaux pour ne pas la mettre vraiment en danger.

3. La marche d’approche

Il s’agit alors de ne pas en rester là, et poursuivre la progression vers les $100.

Malgré des zig-zags de variance inévitables, c’est l’étape qui s’est déroulée le plus « naturellement ».

J’étais certainement mis en confiance par le bon franchissement du premier et terrible obstacle du décollage, et m’étais adapté à ces tables intermédiaires.

Une remarque à ce propos : peu de joueurs pratiquant malheureusement une gestion de bankroll rigoureuse, et basée sur des règles objectives, on trouve toujours plus de monde sur les Sit&Go à chiffres « ronds », $1 ou $10 surtout.

A $2,5 et $5, on va trouver des joueurs assez typés :

  • certains, qui ont gagné aux niveaux inférieurs et jouent leurs gains, sont très agressifs et croient pouvoir dominer les tables en sur-jouant, comme ils l’ont vu faire à la télé.. On les retrouve parfois leaders avec de gros tapis, mais le plus souvent éliminés rapidement, surtout s’ils sont plusieurs à la même table
  • des joueurs sérieux, qui ne souhaitent pas investir $10 ou plus dans une partie, et souhaitent poursuivre leur formation à moindre coût, tout en se constituant une petite bankroll. Et j’en connais bien quelques-uns, qui le font depuis un an ou deux ;) Eux lisent des livres, sont abonnés aux Master Class, et tiennent beaucoup à leurs jetons ! Ce sont souvent des joueurs redoutables en fin de partie, ils savent bien par exemple ce qu’est la bulle, et jouent pour gagner, par pour s’amuser...

Finalement, ces deux styles de joueurs me conviennent plutôt bien : évidemment on ne peut pas tout gagner, mais dans l’ensemble ils sont plus « lisibles », dans l’une ou l’autre catégorie décrite.

J’ai pu passer ce palier sans grosse frayeur, et atteindre la mi-parcours du challenge, les $100, au bout de 30 jours, soit un peu en avance sur mes prévisions.

4. Vers le camp de base

Les premières pentes franchies, j’atteins des tables, à $10 et $20, où l’on trouve des joueurs à styles plus différents :

  • On retrouve plus de débutants purs ou presque, qui misent $10 comme à la roulette, ou croient savoir jouer grâce à la télé..
  • Bien entendu aussi les bons joueurs vus précédemment, qui franchissent le pas grâce à une bankroll amassée aux plus petits niveaux,
  • Et on voit apparaître les premiers niveaux de joueurs « réguliers », plus ou moins semi-pros, avec une grosse expérience, mais des connaissances techniques variables. Beaucoup, très jeunes, multitablent, soit parce qu’on le leur a conseillé dans les forums, soit parce que leur pratique des jeux vidéos et du zapping leur ont ôté la patience d’attendre plusieurs secondes entre chaque décision..

J’ai peut-être un petit décalage d’adaptation à cette nouvelle donne, toujours est-il que je recule fortement plusieurs jours, en ayant quelque difficulté à stabiliser au-dessus des $100.

C’est chose faite en cinquième semaine, je repasse nettement au-dessus de la courbe idéale, et des $100, définitivement pensais-je…

D’autant plus qu’en semaine 6, le passage aux Sit&Go Usluga à $20 me donne des ailes : je passe presque ce cap en deux jours, pour dépasser les $400 le 45ème jour, avec une avance de 50% sur mon plan de marche !

5. L’ascension finale

A ce moment, le pari me semble pratiquement gagné :

  • Lors des passages délicats et des redescentes, la gestion de bankroll a fait la preuve de son efficacité,
  • J’ai passé sans trop de douleur la zone considérée la plus dangereuse,
  • J’ai même de l’avance sur mes prévisions,
  • Et je vais retrouver les niveaux et styles de joueurs dont j’ai plus l’habitude, avec qui j’ai depuis pas mal de temps un ROI au-dessus de ce dont j’ai besoin pour conclure le challenge…

Et bien, rien de tout cela ne se passe ?

Excès de confiance, qui m’a amené à ralentir mon rythme de jeu, et peut-être inconsciemment à me déconcentrer et jouer trop « facile » ? Ce qu’on appelle « peur de gagner » dans les sports individuels, tennis et de combat..

Pression des supporters, de plus en plus nombreux et enthousiastes, sur les forums et en chat aux tables, par qui je me laissais distraire un tantinet ? (ce n’est pas leur faute, c’est la mienne..)

A ce moment, je tombe malade, et à tort je me dis que la date approchant, il vaut mieux continuer à jouer, même moins, plutôt que d’arrêter deux ou trois jours : erreur fatale, que nous ne cessons d’ailleurs de répéter aux élèves de l’école.

Et bien sûr les aléas inhérents au poker, c’est toujours à ces moments-là que l’on prend des « mauvais coups », « bad beats »… dont à l’analyse on se rend compte qu’on aurait pu en éviter un bon nombre.

Probablement un peu de tout cela, et au poker tout va très vite : en une semaine, non seulement ma belle avance a fondu et se transforme en retard conséquent, ma forme n’est pas revenue… et la date finale approche comme un mur sur lequel on fonce.

Je décide de jouer le jeu, résister à la tentation de préserver l’acquis de $300 ou $200, par respect de mes commanditaires et surtout des supporters.

Mon slogan devient « ça passe ou ça casse », et qui plus est la gestion de bankroll est faite pour ça…

Je la mets en pratique bien plus que je ne l’aurais cru, traversant de nombreux niveaux et changeant bien plus souvent de buy-in que je ne l’aurais pensé au départ.

Je frôle même les $50 l’avant-dernier jour, pour finalement repasser au-dessus des $100 du mi-chemin.

P

lus tard, en reprenant l’historique, je réalise que mon dernier tournoi a été le 300ème, chiffre rond bien involontaire.

6. Conclusion

De mon côté une superbe expérience, en remerciant de nouveau l’EFP et Everest pour m’avoir confié cette première mondiale (eh oui, personne n’avait jamais encore réalisé un tel challenge dans des délais fixés, et avec des règles aussi draconiennes)

Bien entendu, je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine frustration sportive, en n’ayant pas atteint mon objectif. Mais ce n’était pas le but premier :

La gestion de bankroll, même en acceptant le risque de l’appliquer au 10ème et non au 20ème pour des raisons de timing (voir mon article sur la stratégie), a fait une belle preuve d’efficacité.

Surtout la majorité des réactions montrent que de nombreux joueurs, plus ou moins expérimentés techniquement, ont découvert cette gestion, et résolu de l’appliquer : c’est ce que je considère comme mon plus grand succès, encore merci !

Ah, au fait, j’ai oublié de vous dire : Challenger, c’était Jupiter !

Bye-bye Miss Challenger donc, place à Jupiter pour l’analyse de ce challenge…

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